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MÉMOIRE VIVE — LES RACINES QU'ON N'EFFACE PAS


Vingt ans. C'est le chiffre que l'on célèbre. Vingt ans d'un festival qui se réclame de la liberté — ce mot noble, presque sacré, que l'on brandit comme un étendard. La liberté d'explorer, de créer, de questionner. Belles paroles. Mais la liberté a un corollaire exigeant que l'on oublie trop souvent : la vérité.

 

Et la vérité a des racines.

 

Il y a une ville au bord de la Méditerranée. Une ville de sel, de lumière et de marchés bruissants. Sète. C'est là, en 2005, sur les quais, dans les rues, devant les étals de fruits et les marchés aux puces, que naissait Infr'Action — le premier grand festival international d'art performance en France. Non pas comme un satellite. Non pas comme un appendice nordique. Mais comme une création à part entière, portée par une conviction fondatrice : que l'art vivant appartient à la rue, aux gens, à tous.

 

L'idée était simple et radicale à la fois : placer l'avant-garde contemporaine là où vivent les gens. Faire que le vendeur de fruits devienne passeur d'art. Faire que le passant devienne témoin, acteur, complice d'un instant irréductible. Stimuler le besoin d'expérimentation et de poésie visuelle. Éveiller l'intelligence émotionnelle et l'empathie humaine dans une époque dominée par la société du spectacle.

© infr'action 2006.
© infr'action 2006.

 

Dix ans durant, Infr'Action a tenu cette promesse. Plus de 300 artistes venus de 47 pays ont foulé les pavés de Sète. Des figures historiques de la performance aux jeunes créateurs émergents, ouverte à toutes les formes — poésie orale, sonore, visuelle, conceptuelle, interactive — la scène était vivante, plurielle, libre.

 

On nous parle aujourd'hui d'internationalisme, de projets à l'étranger, d'une vision ouverte sur le monde. On cite Paris, Venise, New York avec soin. Mais il est des noms que l'on tait. Il est des visages que l'on efface. Il est des fondations sur lesquelles on bâtit, sans jamais les nommer.

 

Les linguistes le savent : quand on retire un mot du dictionnaire, on ne le supprime pas seulement de la langue. On le supprime des esprits, de la mémoire collective, de la réalité partagée. Ce qui n'est pas nommé finit par ne plus exister. On peut bâtir des cathédrales sur des fondations invisibles — elles n'en demeurent pas moins là, sous chaque pierre.

 

Il y a quelque chose de profondément contradictoire à défendre la démocratie culturelle tout en pratiquant l'effacement sélectif. La démocratie culturelle — celle que nous portions à Sète, dans la chaleur de septembre, face à la mer — ce n'est pas seulement rendre l'art accessible au public. C'est aussi reconnaître, nommer, honorer celles et ceux qui ont œuvré, inventé, construit.

 

Je n'écris pas ceci par amertume. J'écris ceci parce que la performance, par essence, est un art du présent et du réel. Elle ne supporte pas le mensonge. Elle ne survit pas à l'oubli volontaire. Elle exige la présence totale — celle de l'artiste, celle du public, et aussi celle de l'histoire.

 

Infr'Action existe. J'en suis.

 

Et les racines, même quand on les tait, continuent d'alimenter l'arbre.

 

Les racines ne réclament pas la lumière. Elles travaillent dans l'obscurité, dans le silence de la terre, invisibles et pourtant indispensables. Sans elles, pas de tronc, pas de branches, pas de fruits. Sans elles, l'arbre le plus majestueux n'est qu'une façade — beau à regarder, creux à l'intérieur.

 


© infr'action 2006.
© infr'action 2006.

Les racines ont une mémoire longue. Elles savent d'où vient l'eau. Elles savent quel sol les a portées. On peut les ignorer, les contourner, faire semblant qu'elles n'existent pas — elles demeurent. Têtues. Vivantes. Capables de fendre le béton si on les laisse faire.

 

Infr'Action est une racine. Sète, la Méditerranée, les marchés bruissants, les vendeurs de fruits devenus passeurs d'art, les 300 artistes de 47 pays, les dix années de conviction — tout cela est enfoui dans la terre de ce qui existe aujourd'hui. Qu'on le nomme ou non.

 

Ce nom, je le prononce. Haut et fort. Ici et maintenant. Je le grave dans la pierre, dans la mémoire, dans l'histoire.

 

Parce que nommer, c'est résister à l'effacement. Parce que nommer, c'est rendre à l'histoire sa complexité, sa beauté et son honnêteté. Parce que la liberté — ce grand mot que l'on célèbre — commence là : dans le courage de dire ce qui est vrai, même quand c'est inconfortable.


Les racines ne meurent pas. Elles n'attendent pas non plus.


Elles poussent. Vers une nouvelle plantation, une nouvelle récolte pleine de promesses.



N.C.



"Celui qui se connaît lui-même et connaît son adversaire ne sera pas mis en danger, même dans cent batailles." — Sun Tzu, L'Art de la Guerre.

 

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