CHRONIQUE D'UNE VISITE CHEZ LES BIEN-PENSANTS
- Nadia Capitaine

- 19 sept. 2022
- 6 min de lecture
Göteborg, septembre 2022
Une erreur est toujours possible !
C'est avec cette modestie souriante que je me suis rendue sur l'espace public du centre-ville de Göteborg, où se tient chaque année un festival d'art performance. L'art, paraît-il, est universel. L'espace public, par définition, appartient à tous. J'avais donc, naïvement, cru pouvoir y poser mes pieds.
Quelle erreur.
Le territoire et ses gardiens
Il existe dans le microcosme de l'art contemporain une espèce fascinante que les naturalistes ont négligé de répertorier : le gardien du temple autoproclamé. Créature territoriale, ombrageux et grégaire, il prospère dans les festivals internationaux, les vernissages et les colloques subventionnés. Son habitat naturel : les espaces officiellement dédiés à la liberté de création. Son activité principale : en contrôler farouchement l'accès.
Je les ai observés dans leur milieu. Fascinant.
Mon arrivée sur les lieux produisit l'effet d'un caillou dans une mare tranquille. Les visages se décomposèrent — tantôt interrogateurs, tantôt déconcertés. Ma simple présence constituait, semblait-il, une agression caractérisée. Les corps parlèrent avant les bouches. Les regards en dirent long. L'effervescence qui s'ensuivit valait, à elle seule, le voyage.
J'ai savouré ces moments. Merci du spectacle.
La rhétorique de l'exclusion
Le deuxième jour, la réplique officielle tomba — en français dans le texte, sur un ton d'une discourtoisie assumée : « Qu'est-ce que tu fous là ? »

Voilà donc à quoi se réduit, en dernière instance, le discours de ceux qui se réclament de la démocratie culturelle, de l'ouverture, de l'inclusivité — ces grands mots que l'on polit avec soin pour les exposer comme des trophées. Derrière le vernis des manifestes et des dossiers de subvention, la pensée authentique s'exprime sans fard : tu n'as rien à faire ici. Tu es exclue. Va-t'en.
Une réponse directe et implacable fut renvoyée à l'envoyé spécial. Il me taxa de paranoïaque — argument classique, économique, qui dispense de tout raisonnement — puis se réfugia dans un mutisme éloquent.
Le silence, parfois, en dit plus long que n'importe quel discours.
Portrait du pouvoir en milieu culturel
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la mécanique du pouvoir au sein des petits mondes artistiques. On y retrouve, concentrées et exacerbées, toutes les pathologies du pouvoir à grande échelle : la cour, les courtisans, les missions officieuses, les loyautés monnayées, les exclusions silencieuses.
Et sur les réseaux sociaux, pendant ce temps, fleurissaient des photographies remarquablement synchronisées — images soigneusement composées d'une vie extraordinaire, d'une ascension fulgurante, d'un destin exceptionnel. Car lorsque la justification devient un besoin compulsif, c'est qu'elle vient combler un vide. On cherche l'assentiment de l'autre parce qu'on ne se suffit pas à soi-même. Le paraître compense l'être. Le bruit couvre le silence intérieur.
La vanité, cette vieille ennemie de l'art authentique.
La liberté — la vraie
N'en déplaise aux gardiens du temple : je suis libre.
Libre d'aller où bon me semble. Libre de voyager, d'entreprendre, de m'exprimer, de chercher l'inspiration aux quatre coins du monde. Libre de vivre la vie à laquelle j'aspire — sans en demander la permission à quiconque.
Cette liberté-là n'est pas une posture. Elle est une pratique quotidienne, exigeante et joyeuse. Elle suppose la conscience, la responsabilité, le courage d'assumer ses actes et ses choix. Elle n'a que faire des territoires balisés, des hiérarchies tacites, des cercles fermés qui se prennent pour le centre du monde.
Je suis donc revenue. J'ai regardé. J'ai compris.
Et je suis repartie — libre, légère, et les ailes déployées.

Ce que l'on emporte
De cette expérience prodigieuse, je tire quelques enseignements que je livre ici sans malice :
L'art ne se possède pas. Il circule, il traverse, il appartient à ceux qui le font vivre — pas à ceux qui prétendent en détenir les clés.
La peur n'est jamais bonne conseillère. Quand la simple présence d'une personne suffit à déclencher la panique, c'est que cette personne incarne quelque chose que l'on redoute — la vérité, peut-être, ou simplement la mémoire.
Et la modestie — cette vertu si peu spectaculaire — reste la marque des grands et l'angle mort des médiocres. Encourageons donc, sans relâche, la mesure, la réflexion, la prudence et la modestie.
À bon entendeur, salut.
Les guerriers victorieux gagnent d'abord, et vont à la guerre ensuite. Les vaincus sont ceux qui vont à la guerre d'abord, et cherchent ensuite à vaincre. — Sun Tzu, L'Art de la Guerre.
Nadia Capitaine.
CHRONICLE OF A VISIT AMONG THE SELF-RIGHTEOUS
Gothenburg, September 2022
It was with this smiling modesty that I made my way to the public space in the city centre of Gothenburg, where a performance art festival takes place every year. Art, they say, is universal. Public space, by definition, belongs to everyone. I had therefore, naively, believed I could set foot there.
What a mistake.
The Territory and Its Guardians
There exists within the microcosm of contemporary art a fascinating species that naturalists have neglected to catalogue: the self-proclaimed keeper of the temple. A territorial creature, wary and gregarious, it thrives in international festivals, vernissages and subsidised symposiums. Its natural habitat: spaces officially dedicated to creative freedom. Its primary activity: fiercely controlling access to them.
I observed them in their environment. Fascinating.
My arrival on the premises produced the effect of a stone thrown into a still pond. Faces fell — at times questioning, at times disconcerted by my mere presence, which seemed to constitute, in their eyes, a flagrant act of aggression. Bodies spoke before mouths did. Gazes said it all. The effervescence that followed was, in itself, worth the journey.
I savoured every moment. Thank you for the show.
The Rhetoric of Exclusion
On the second day, the official reply came — in French, delivered with deliberate discourtesy:
"What the hell are you doing here?"
So, this is what it comes down to, in the end, from those who champion cultural democracy, openness, inclusivity — those grand words, polished and displayed like trophies. Behind the veneer of manifestos and funding applications, authentic thought expresses itself without pretence: you have no place here. You are excluded. Move on.
A direct and implacable response was sent back to the special envoy. He labelled me paranoid — a classic, economical argument that dispenses with the need for any reasoning whatsoever — then retreated into a telling silence.
Silence, at times, speaks louder than any discourse.
Portrait of Power in a Cultural Setting
There is something profoundly revealing about the mechanics of power within small artistic worlds. One finds there, concentrated and exacerbated, all the pathologies of power on a grand scale: the court, the courtiers, the unofficial missions, the purchased loyalties, the silent exclusions.
Meanwhile, on social media, photographs bloomed with remarkable synchronicity — carefully composed images of an extraordinary life, a meteoric rise, an exceptional destiny. For when the need to justify oneself becomes compulsive, it is because it fills a void. One seeks the approval of others because one cannot suffice unto oneself. Appearance compensates for being. Noise drowns out inner silence.
Vanity — that age-old enemy of authentic art.
Freedom — The Real Kind
Whatever the keepers of the temple may think: I am free.
Free to go wherever I please. Free to travel, to create, to express myself, to seek inspiration in every corner of the world. Free to live the life I aspire to — without asking anyone's permission.
This freedom is not a pose. It is a daily practice — demanding and joyful. It requires awareness, responsibility, the courage to own one's acts and choices. It has no use for fenced-off territories, tacit hierarchies, or closed circles that mistake themselves for the centre of the world.
And so, I returned. I watched. I understood.
And I left — free, light, and with wings fully spread.
What One Takes Away
From this extraordinary experience, I draw a few lessons, offered here without malice:
Art cannot be owned. It circulates, it crosses boundaries, it belongs to those who bring it to life — not to those who claim to hold its keys.
Fear is never a good counsellor. When the mere presence of a person is enough to trigger panic, it is because that person embodies something they dread — the truth, perhaps, or simply memory.
And modesty — that most unspectacular of virtues — remains the hallmark of the great, and the blind spot of the mediocre.
Let us therefore encourage, without ceasing, measure, reflection, prudence and modesty.
A word to the wise.
Nadia Capitaine.
"Victorious warriors win first and then go to war, while defeated warriors go to war first and then seek to win."
— Sun Tzu, The Art of War.




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